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L’infidélité entre désir et culpabilité : de Shakespeare à la psychanalyse contemporaine

Roza Fileva-Hadzhova

L’infidélité entre désir et culpabilité : de Shakespeare à la psychanalyse contemporaine

Shakespeare et la psychologie de l’infidélité : culpabilité, désir et auto-illusion

Sonnet 152

En t’aimant, tu sais que je suis parjure,
Mais toi, tu l’es deux fois en jurant amour ;
Dans l’acte ton serment de lit se rompt, impur,
Et nouvelle haine naît après un nouvel amour.

Pourquoi t’accuser de la rupture de deux serments,
Quand j’en romps vingt ? Je suis le plus parjure ;
Tous mes serments ne furent que mauvais engagements,
Et toute ma foi sincère en toi est devenue injure.

Car j’ai juré la profondeur de ta bonté,
Juré ton amour, ta vérité, ta constance ;
Et pour t’éclairer j’ai rendu mes yeux aveuglés,
Les forçant à nier la vraie évidence.

Mais pourquoi t’accuser de deux serments brisés,
Quand j’en romps vingt ? Je suis le plus parjure.

William Shakespeare, Sonnets (Sonnet 152), fin du XVIe siècle (publié pour la première fois en 1609).


Même William Shakespeare présente l’infidélité non pas simplement comme une transgression morale, mais comme une division interne entre désir, culpabilité et auto-illusion. Le sujet lyrique reconnaît non seulement la trahison de l’autre, mais aussi sa propre participation au maintien de l’illusion. C’est précisément cette ambivalence qui devient un thème central dans les conceptions psychanalytiques contemporaines de l’infidélité.

Comment la psychanalyse contemporaine comprend l’infidélité

Dans la pensée psychanalytique contemporaine, l’infidélité est de moins en moins considérée comme un acte isolé de déviation morale ou comme un comportement impulsif, et de plus en plus comme un phénomène intrapsychique complexe qui ne peut être réduit uniquement à une transgression de la norme monogame. Elle est plutôt conceptualisée comme un « acte symptomatique ». Contrairement aux interprétations freudiennes classiques, qui mettent l’accent sur le conflit entre la libido (l’énergie psychique du désir, de l’attraction et de la recherche de proximité et de plaisir) et l’interdit, les auteurs contemporains intègrent les théories de l’attachement, la régulation des émotions et l’organisation narcissique de la personnalité (une organisation de la personnalité dans laquelle le sentiment de valeur personnelle dépend fortement de la reconnaissance et de l’évaluation des autres), afin d’expliquer les multiples fonctions que l’infidélité peut remplir. En ce sens, l’infidélité est pensée comme un lieu d’intersection entre le monde interne de la personne et le champ des relations.


L’infidélité à travers Otto Kernberg : narcissisme, idéalisation et vide interne

L’une des lignes de pensée contemporaines les plus influentes provient de la théorie des relations d’objet et de la théorie structurelle de la personnalité, en particulier dans les travaux d’Otto Kernberg. Il souligne que, dans le cas d’une identité plus instable, la liaison extraconjugale sert souvent de tentative de maintien d’une expérience du Moi grandiose à travers l’idéalisation d’un nouvel objet. En ce sens, la relation externe n’est pas simplement l’expression d’un désir de diversité, mais un régulateur du vide interne et de l’agressivité qui ne peuvent pas être intégrés dans la personnalité du partenaire. Kernberg attire également l’attention sur l’ambivalence – le besoin d’un objet qui soit à la fois idéalisé et dévalorisé, un processus qui se joue souvent à travers une scission entre un objet amoureux « interne » et un objet amoureux « externe ».


Théorie de l’attachement : l’impact des relations précoces sur l’infidélité

La théorie de l’attachement, initialement développée par John Bowlby et plus tard intégrée aux approches psychodynamiques contemporaines, fournit un autre cadre important pour comprendre l’infidélité. Dans ce contexte, une liaison peut être interprétée comme une stratégie d’adaptation face à un attachement insécure (un modèle relationnel caractérisé par un fort besoin de proximité et une peur persistante de l’abandon ou du rejet), dans lequel l’individu utilise des relations externes pour réguler l’anxiété, la peur de l’abandon ou l’indisponibilité émotionnelle ressentie dans la relation principale. Chez les individus à attachement anxieux, l’infidélité apparaît parfois comme une tentative paradoxale de restaurer la sécurité par une validation externe de sa propre désirabilité, tandis que chez les profils évitants, elle peut fonctionner comme un moyen de maintenir une distance émotionnelle sans rompre directement la relation principale. Ainsi, l’infidélité n’est pas considérée comme une déviation aléatoire, mais comme la conséquence logique de schémas stables de régulation relationnelle formés précocement.


Psychanalyse relationnelle : l’infidélité comme message du couple

La psychanalyse relationnelle, représentée par des auteurs tels que Stephen Mitchell, réoriente l’attention de la pathologie individuelle vers les scénarios co-construits au sein du couple. Dans ce modèle, l’infidélité est comprise comme faisant partie de schémas répétitifs auxquels les deux partenaires participent, bien qu’avec une asymétrie. La liaison peut être considérée comme une « scène externe » sur laquelle se rejouent des conflits inconscients du couple – par exemple entre le besoin de proximité et la peur de la fusion, ou entre le désir de reconnaissance et le sentiment de dépersonnalisation. L’infidélité fonctionne alors comme un mécanisme secondaire de restauration d’une régulation émotionnelle perturbée, qui tend toutefois à approfondir davantage la blessure initiale. En ce sens, elle devient un acte communicatif, bien que destructeur, à travers lequel des affects non exprimés trouvent une forme d’expression.


Jessica Benjamin et la reconnaissance mutuelle

Dans la perspective intersubjective de Jessica Benjamin, la notion de « reconnaissance mutuelle » occupe une place centrale. Dans ce cadre, l’infidélité peut être comprise comme le résultat d’une rupture dans l’expérience de la subjectivité au sein de la relation – lorsque l’un des partenaires, ou les deux, cessent de se vivre comme des sujets autonomes mutuellement reconnus. Lorsque la relation s’organise autour de la domination, de la dépersonnalisation ou d’une non-reconnaissance chronique, la relation extérieure peut prendre la fonction d’un espace où la subjectivité est à nouveau vécue comme vivante. Cela ne justifie pas le comportement, mais le situe comme une tentative de restauration de l’intégrité psychique. Ainsi, la liaison ne constitue pas simplement une recherche d’un nouvel objet amoureux, mais une tentative pour l’individu de se vivre comme vu et reconnu.


L’infidélité comme traumatisme de l’attachement

La psychanalyse contemporaine souligne également l’idée de l’infidélité comme « traumatisme ». Dans ce contexte, elle est décrite comme un événement susceptible de provoquer une perturbation majeure du système d’attachement et d’être vécu comme une « blessure » infligée au sentiment fondamental de sécurité et de confiance. Certains auteurs la définissent comme une déstabilisation profonde du modèle interne de la relation. De ce point de vue, l’infidélité n’est pas seulement un acte moral ou comportemental, mais un événement aux conséquences potentiellement traumatiques pour l’organisation psychique.


Ce que montrent les recherches contemporaines

La littérature clinique contemporaine, y compris les revues systématiques et les analyses, montre de manière cohérente que l’infidélité est étroitement liée à des facteurs tels que le style d’attachement, la satisfaction relationnelle et les besoins individuels de connexion. Cela soutient l’idée qu’il ne s’agit pas d’une simple déviation comportementale unidimensionnelle, mais d’un phénomène multidéterminé qui émerge à l’intersection de la structure de la personnalité et du contexte.


Thérapie psychanalytique après l’infidélité

Dans la pratique thérapeutique, l’approche psychanalytique contemporaine ne se limite pas à la question de la culpabilité ou du « choix », mais se concentre sur la fonction de l’infidélité dans la vie de l’individu et du couple. Elle est considérée comme une solution – bien que souvent destructrice – à des problèmes liés au style d’attachement, à la vulnérabilité narcissique et au besoin de reconnaissance. Le travail thérapeutique vise à transformer ce « symptôme en acte » en une expérience symbolisée, permettant de nouvelles formes de lien, que ce soit au sein de la relation existante ou en dehors de celle-ci.


Conclusion : de Shakespeare à la psychanalyse contemporaine

En conclusion, la théorie psychanalytique contemporaine ne considère pas l’infidélité comme une simple faute morale isolée, mais comme un phénomène psychique complexe. Du personnage shakespearien qui prend conscience de sa propre participation à l’illusion aux modèles psychanalytiques contemporains, l’infidélité apparaît comme une tentative de résoudre des conflits internes à travers l’autre. C’est précisément pourquoi sa compréhension exige une attention approfondie aux processus complexes du désir, de l’attachement, de la reconnaissance et de l’organisation psychique qui la sous-tendent.

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